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 Brasparts en 1900 (vu par Gustave Geffroy)

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Patrice Ciréfice
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Patrice Ciréfice

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MessageSujet: Brasparts en 1900 (vu par Gustave Geffroy)   Brasparts en 1900 (vu par Gustave Geffroy) Icon_minitimeJeu 25 Juin - 11:46

Brasparts en 1900 (vu par Gustave Geffroy) Gustav10

Dans son ouvrage "La Bretagne", Gustave Geffroy, journaliste et écrivain (1855-1926), auteur inoubliable de "Blanqui l'enfermé" (pour les amateurs d'histoire), nous fait part de ses impressions lors d'une excursion à Brasparts.
Ce texte devrait en distraire plus d'un et mérite bien évidemment d'être rapporté dans cette rubrique.
Bonne lecture!

****************

“C'est un soir que je suis parti de Châteaulin pour Brasparts, et je n'ai jamais vu de plus beau soir. Insensiblement la dernière clarté du crépuscule fit place à la clarté lunaire, et ce fut un enchantement.

Du chemin montant qui avait quitté la route du bord de la rivière, et qui s'en allait rejoindre la grande route au-dessus de Pleyben, je vis s'éclairer toute la campagne d'une divine clarté d'argent, comme si Diane elle-même traversait l'espace.

Il avait plu dans la journée, mais un souffle chassait les nuages qui s'enfuyaient de toutes parts, le bleu pur du ciel apparaissait, envahissait tout, et bientôt, la lune, toute seule, suspendue dans l'espace, éclaira les choses de sa lumière pâle et froide, si émouvante. Tout se distinguait nettement, dans cette campagne mystérieusement belle.

La voiture allait au pas du cheval. J'avais le temps d'apercevoir les aspects de la vallée, la rivière qui brillait à travers les feuilles, la forme des arbres, les étagements des collines, les clôtures des champs. Chaque détail était dessiné bien exactement, mais pourtant il n'y avait aucune dure précision, aucune sécheresse de trait dans ce spectacle splendide de la nature endormie sous la lune.
Tout semblait lointain, extra-terrestre, baigné d'une atmosphère inconnue, laiteuse et bleuâtre. On savait bien les couleurs, que cette terre était brune, ces feuillages verts, ces rochers grisâtres, mais ces couleurs se transposaient comme sous une fine mousseline, s'apaisaient par le prestige d'une atmosphère glauque, à la fois verdâtre et bleuâtre, qui tombait du ciel bleu et de la lune d'or pâle.
Cette clarté de la lune s'accompagne toujours de silence. Le silence, ce soir-là, était prodigieux. On n'entendait que le pas du cheval sur la route, et il semblait que ce pas, le seul bruit de la nuit, dût être entendu de tout le paysage. Puis, à un moment, comme la voiture longeait un parc ténébreux, tout tressaillant de lueurs, un rossignol fit entendre son chant passionné, douloureux et éperdu comme un lied de Schumann.

Plus loin, au traversé d'une clairière parsemée de quelques hauts arbres, un bruit bizarre, tenant du croassement du corbeau et du coassement de la grenouille, se fit entendre. « C'est le casé-eoat, » — me dit le voiturier que j'interrogeais. A la description qu'il me fit de l'oiseau, je reconnus le pivert. Ce furent les seuls bruits entendus et les seules paroles échangées.

Il y a des harmonies profondes et complètes qu'il ne faut pas troubler par un vain bavardage. On devinait l'espace plein de vie, mais de vie muette. Le pays entier était sous l'influence d'un magique enchantement. Le paysage se peuplait d'ombres. Si les fées et les génies de l'air chevauchaient les rayons de la lune, ils savaient se faire muets et invisibles. Les farfadets et les follets trahissaient à peine leur présence par un frisson qui courait, par un rayon qui passait sur les gazons et les eaux immobiles. C'était clans l'or et dans l'argent de l'atmosphère que s'agitaient les sylphes, et leur mouvement faisait un rythme que l'on croyait voir, une musique que l'on croyait entendre.

Les maisons perdues au loin, sur la pente des coteaux, au fond des vallées, étaient d'une blancheur livide, éclairées d'une lumière sépulcrale. Les maisons du bord de la route, elles aussi, semblaient mortes, visages fermés, la porte et les contrevents clos, sans une fissure lumineuse, sans la clarté fumeuse d'une lampe ou d'une chandelle. Une seule porte d'un logis, au tournant de la route creusée en ravin, était ouverte sur le noir, et il vint sur le seuil, au passage de la voiture, une figure qui avait facilement l'air d'un spectre.


Le cheval trottait de son pas de travail ; le voiturier, oscillant sur son siège, semblait endormi ou pensif. Il est peut-être de ceux qui croient aux feux-follets et aux morts tourmenteurs, mais sa conscience est pure, aussi ne craint-il rien des méchants et va-t-il son train. Le voyage dura longtemps, plusieurs heures, dans la même féerie lunaire.

Il pouvait être dix heures ou onze heures, je ne sais plus, au moment où l'on atteignit Brasparts, où les hauteurs commencèrent à se dresser, où les premières maisons, fermées, silencieuses, mortes comme les maisons de la route, annoncèrent le village et la rue. L'auberge? il n'y en a qu'une, fondée et tenue par trois demoiselles, ce qui lui avait valu cette enseigne et ce calembour : Aux trois sans hommes. Les trois, aujourd'hui, ne sont plus qu'une, et cette dernière est souffrante, souvent alitée, mais les bonnes traditions de la maison sont conservées, on m'a dit que le voyageur était bien reçu et bien servi.

Je songe à cela pendant que le voiturier frappe la porte du manche de son fouet, et, que le cheval hennit. Une fenêtre s'ouvre, un visage se penche, une voix parle. Et bientôt, des pas, un bruit de clefs derrière la porte. L'homme qui ouvre, une lanterne à la main, ressemble à un Espagnol, le visage rasé et bleu, les yeux noirs, grand, bien découplé. C'est le neveu de « Mademoiselle ».

Qui n'a pas éprouvé, dans sa vie, la sensation inquiète de ces entrées à l'auberge, la nuit, quand tout dort, que l'on entend de gros souliers descendre un escalier de bois, que la porte s'ouvre? La maison, les cours, les escaliers, les chambres, vous apparaissent peu sûres au premier abord. Où est-on? chez qui? On pense malgré soi au Petit Poucet et à l'Ogre, à toutes les histoires qui faisaient dresser vos cheveux d'enfant sur votre tète, et vous ne vous endormez que d'un œil et d'une oreille.

Ici, l'intérieur est bien tenu, les meubles cirés, le sol net, la cuisine où je pénètre est sérieuse comme un musée, avec ses ustensiles bien rangés, bien accrochés à leur place. Une servante âgée, douce et monacale, se montre, me mène à une chambre qui sent le bon linge frais. Il y a de grosses armoires de chêne, une belle sainte Anne en faïence sur la commode. La servante me demande si j'ai besoin de quelque chose, du bouillon, du lait. Merci. Bonne nuit. Je rêve que je voyage dans la lune.

**************

Au lendemain matin, s'il m'était resté des préventions de cette arrivée nocturne, en ce pays de montagnes, elles auraient été vite dissipées. Le jour rassurant me fait rire de mes imaginations de la veille. La chambre est une bonne et ancienne chambre qui fleure le lin. Je revois la sainte Anne, des images au mur, sur la cheminée une vieille pendule ornée d'une bergère du premier Empire, et deux vases en verre opale avec des Heurs en papier écloses là et fleurissant toujours depuis le mariage d'une grand'-mère. Le lit est enfoui dans des rideaux de serge enfeuillagée. Les grandes armoires ne cachent personne, sont remplies de linge sentant l'eau claire et l'air pur, la clef est sur le battant, on peut voir et respirer. Dans un coin, une petite table de toilette avec une petite cuvette, un petit pot à eau, une petite glace ovale encadrée d'acajou, pour un ménage de Guignol.

L'escalier est clair, les gens vont et viennent. La cour est bruyante, les poules y sont comme chez elles. L'écurie exhale son odeur de foin. La servante qui m'a reçu entre par une porte, sort par une autre, sans bruit. La cuisine sent le « café au lait ».

Je dois partir de bonne heure. Tout est prêt, sans que j'aie eu rien à dire, mes vêlements brossés, mes souliers cirés, un déjeuner de viandes froides, très appétissantes, sur la table, du bon pain tendre, du bon vin blanc, du bon café. La servante excuse « Mademoiselle », qui ne peut se lever. Mais si la maîtresse est invisible, on sent qu'elle est restée la volonté directrice de sa maison, et qu'elle sait, de son lit de malade, tout prévoir et tout ordonner.

Je resterais bien là longtemps, courant les environs, rentrant le soir à ce logis sérieux, mais il faut voir encore, voir toujours, avec la convictlion qu'on ne pourra jamais tout voir. Je dis donc adieu à l'hospitalière maison, où je ne reviendrai sans doute plus, et je remonte en voiture avec une certaine mélancolie.

Je vois alors que Brasparts est bâti sur un monticule d'où l'on commence à pressentir le mouvement des monts d'Arrée, et je me remémore le proverbe : « Aplanir Brasparts, épierrer Berricn, désherber Plouyé, trois choses impossibles à Dieu. »

**************

Bientôt, c'est le paysage de montagnes, le cirque des monts d'Arrée. La hauteur n'est pas extrême, puisque le point le plus élevé, où je vais arriver tout à l'heure, le mamelon de Saint-Michel, n'a pas 400 mètres, mais la courbe abrupte des pentes et l'aigu des sommets, percés par la roche schisteuse, ont un caractère de grandeur et de sauvagerie indéniables.

L'horizon est immense de plus en plus, à mesure que l'on se hausse vers ce point. La souple ondulation des montagnes Noires est au sud, pendant que le nord est barre de la dure crête d'Arrée, où se dresse la dent pointue et cruelle du Roc-Trévézel. Cette étendue, bien circonscrite, rigidement délimitée, est difficile à évaluer. Il y aurait là la place d'une ville immense, si une ville pouvait s'établir dans un tel bas-fond marécageux, entouré de hauteurs désolées d'où tombe, en hiver, un froid mortel.

Des gens qui ont habité, autrefois, les villages bâtis sur les versants de ces dures crêtes, m'ont dit avoir vu, aux temps de neige prolongés, des loups s'aventurer jusqu'aux premiers jardins. Il n'y a plus de loups, mais on y chasse encore. Les « messieurs » de Quimper, de Châteaulin, de Morlaix, de Landerneau, de Brest, y viennent tirer les canards, les oies, les cygnes sauvages, aux époques des migrations.

C'est avec la plus grande prudence qu'il faut, dit-on, s'aventurer dans ces fonds. Le sol spongieux et tremblant cède sous les pas, et l'homme peut disparaître et se noyer dans la boue, comme il s'enliserait dans les sables mouvants d'une grève. Du moins, on le dit, et sans doute un accident de ce genre est-il arrivé. Cela suffit pour la mauvaise renommée du lieu, et cela suffit aussi pour donner aux passants l'appréhension nécessaire et les empêcher de s'aventurer dans les bas-fonds inquiétants. Les chasseurs, seuls, gens intrépides, et qui savent étudier un terrain, peuvent se risquer parmi ces fondrières et en rapporter profit et honneur.

Je me trompe. Il y a d'autres industries que celle de la chasse qui peuvent s'exercer dans les marécages de Saint-Michel. D'abord, j'aperçois çà et là des carrés de différentes nuances de vert qui annoncent des tentatives et des réussites de culture, quelques fèves de marais, peut-être, on bien rien du tout. A cette distance, je ne sais, et mon voiturier- ne connaît que ce qui pousse au bord des routes. Ensuite, et cela devient alors tout à fait certain, ce sont les amas et les découpages réguliers des tourbières.

***************

Je monte à la chapelle Saint-Michel, qui est une petite bâtisse fort ordinaire. Mais ce qui n'est pas ordinaire, c'est le paysage qui l'entoure, et le paysage que l'on aperçoit. Sur le monticule, exactement haut de 391 mètres, pas un arbrisseau, rien que des bruyères sèches, égrenant leurs dernières fleurs rouillées parmi les pierres. C'est désolé, c'est affreux, et c'est un des plus beaux et des plus grands spectacles de nature qui se puisse contempler; car voici, sous les regards, toute l'étendue, en un seul tableau d'une unité grandiose, tout le panorama des montagnes Noires et des montagnes d'Arrée.

Quant le temps est clair, on aperçoit les clochers de Saint-Pol-de-Léon au nord, le clocher de Carhaix à l'est, et même, dit-on, à l'ouest, la rade de Brest et la pointe Saint-Mathieu. Cette aubaine ne m'échoit pas aujourd'hui, mais je vois les sommets, les forêts d'où je viens, du côté de Laz et de Gourin, et les pointes vers lesquelles je me dirige, dans la direction de Carhaix.

J'ai vu, certes, des montagnes plus hautes, dans les Alpes, dans les Pyrénées, et des spectacles d'une magnificence qui tenait aux proportions, aux étendues, les derniers pâturages qui précèdent les rochers et la neige, les casques de glace étincelante, les sommets qui émergent du noir de la nuit avec la tache rosé de l'aurore commençante, les lacs d'émeraude et de saphir suspendus comme des coupes précieuses aux lianes des rocs, j'ai vu tout cela, et pourtant j'aime et j'admire ce paysage désolé des monts d'Arrée, ces ondulations basses qui courent en si belles et si tristes lignes sous le ciel de Bretagne, ces pointes méchantes des rochers, ce marais sinistre qui parle de l'éternité et de la fatalité des choses, du lent travail de pourrissement et de recommencement de l'humble végétal, et puis, au delà de cette mélancolie presque inexprimable du cirque d'Arrée, désolant et âpre refuge pour l'esprit blessé par la vie, au delà, ces verdures, ces villages devinés aux clochers, aux champs cultivés, tout ce qui annonce l'effort de l'homme et promet un peu de sécurité et de douceur".

Pour avoir plus d'informations sur l'auteur:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustave_Geffroy
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Brasparts en 1900 (vu par Gustave Geffroy)
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